« Le 6 décembre, les premiers approchaient de la longitude de Bonne Espérance. Nous étions 25 en course, ça y allait fort en tête de peloton. Je venais de rentrer dans le top 10. S’ouvrait devant nous une autre dimension de ce Vendée Globe, les mers du Sud. Sacrées peaux de vache ou peaux de banane que ce coin des océans où la main de l’homme met rarement les pieds. Et pour cause ».
Changement de registre
« Si le premier mois était placé sous le signe de la compétition, on a rapidement dû changer de registre pour passer en mode navigation : une cale sous l’accélérateur, une grosse cale pour certains, une petite pour d’autres, les premiers accusant les deuxièmes de tenir un rythme trop élevé pour les montures. Les montures justement, elles ont répondu différemment selon les circonstances. Si nous ne sommes plus que 15 aujourd’hui, cela fait un tiers de la flotte décimée en un tiers du parcours. Si ce seul rythme était la norme, personne ne couperait la ligne d’arrivée ! On notera les sorties de piste de ces messieurs : Peyron, Golding, Dick, Josse, Wavre, Stamm, Dejeanty, Eliès, Basurko, Hatfield, pour casses de mâts, quille, safrans, coque... Rien d’enthousiasmant ».
Un problème par jour
« Blessure majeure parce que corporelle, Yann, on a tous souffert avec toi et on est content de te savoir sauf. Merci la Marine australienne. Accident rare, heureusement. Blessures mineures parce que "ce n’est que" matériel : mâts, quille, safrans, etc... On ne fait pas des bateaux pour qu’ils cassent, mais on sait que cela peut arriver. Le risque existe, la preuve. Et ceux qui sont toujours en course n’ont certainement pas été épargnés. Pour vous en convaincre, voilà ce que je fais à bord de "Foncia" : je tiens une sorte de livre de bord de mes avaries. Petits bobos ou grosse frousse de rester sur le bord de la route. On tient la moyenne d’un problème par jour -pas de quoi pavoiser-, dont au moins un qui aurait pu se terminer par une mise à pied sur le bas-côté ».
Vagues de 10 mètres
« Malgré cela, le froid, la mer jamais belle, au mieux agitée, au pire très forte (j’ai vu des vagues qui mesuraient certainement près de 10 mètres, soit un tiers de la hauteur du mât), le vent soutenu (depuis un mois, 25 nœuds de vent, c’est du petit temps, 20 nœuds de la pétole, et 15 nœuds l’anorexie d’Eole). Malgré tout cela donc, la course a continué et nous voilà bientôt sortis de l’enfer du Sud. La liste des prétendants s’est éclaircie, les écarts se sont creusés, les échines se sont courbées et votre serviteur en a profité pour s’installer aux commandes, non sans avoir ménagé sa peine, mais a-t-on le choix ici ? Autant ne pas rester traîner dans les endroits dangereux... »
Panser les plaies « pansables »
« Un coup de cœur dans ce tohu-bohu : cette petite Anglaise (ndlr : Samantha Davies) qui, avec un bateau comme le nôtre, avec des vents et des mers comme ceux que nous avons rencontrés, continue de rigoler d’elle-même et de la mer. Le Horn sonnera pour les chanceux (oui, il en faut !) comme une délivrance. Enfin la possibilité de se relâcher... quelques instants seulement. En effet, si l’on peut considérer en première lecture que le plus dur est fait, il ne faut pas oublier que ce mois très dur n’a pas tourné la page sans laisser d’adresse. Les bateaux ont souffert, il va falloir en profiter pour panser les plaies « pansables », car il reste encore l’équivalent de trois transatlantiques... avec ses difficultés, ses pièges, ses températures plus clémentes, sa civilisation. Oui, c’est ça, sa civilisation ! Horn sweet Horn, back to civilisation ! »
Grand-voile en lambeaux et privé de dérive tribord, Jonny Malbon a annoncé son abandon, hier. Le jeune skipper britannique fait route vers Auckland en Nouvelle-Zélande, port distant de 1.000 milles.
Depuis plusieurs jours, Malbon naviguait avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Jour après jour, sa grand-voile montrait d’inquiétants signes de fatigue. « Je suis arrivé à un point où cela devient impossible. On est sûr que la grand-voile va devenir inutilisable, mais on ne sait pas trop quand. Un voyage sans dérive et sans grand-voile semble impensable. Il faut penser au long terme. Je suis dépité. Ayant fait tous ces efforts pour arriver ici, c’est une décision dure à prendre ».
« Une bonne expérience »
Hier, en accord avec son sponsor « Artemis », le skipper a mis le cap au nord. « Je suis à 1.000 milles d’Auckland avec une mer croisée. Il suffit de toucher la grand-voile pour que cela se délamine. Je crois que d’ici Auckland, elle sera inutilisable, ce qui me rassure quelque part quant à notre décision. C’était une bonne expérience pour moi. Le bateau a traversé les pires tempêtes. J’ai appris des choses sur le bateau et sur la navigation ». Dans cinq à six jours, Malbon devrait atteindre le port néo-zélandais. Quant à Sébastien Josse (« BT »), il lui restait hier midi 250 milles à parcourir jusqu’à Auckland. En revanche, pour Jean-Pierre Dick (« Paprec-Virbac 2 »), la route est encore longue ! Le Niçois a encore 1.700 milles à avaler avant de toucher les côtes néo-zélandaises, soit une dizaine de jours de mer.
La nuit dernière, Michel Desjoyeaux, suivi quelques heures plus tard par Roland Jourdain, devait être le premier à franchir le cap Horn. C'est l’heure de la délivrance pour les solitaires.
- « C’est un roc ! C’est un pic. C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap, c’est une péninsule ! » Pour les marins, le Horn est surtout un rocher mythique, synonyme de délivrance. Une porte de sortie aussi appréciée que redoutée. Une île haute de 425 m, longue de 6 km et large de 2 km, posée à l’extrême pointe de l’Amérique du Sud.
« Un mois à se faire casser la figure »
La tradition veut qu’un cap-hornier ait le droit de pisser au vent et de cracher dans l’eau. Hier, avec 40 à 45 nœuds de vent dans le dos, il ne serait certainement pas venu à Michel Desjoyeaux l’envie d’aller uriner par-dessus le tableau arrière. « Le cap Horn, c’est surtout une porte de sortie car on vient de passer un mois dans le Sud à se faire casser la figure », racontait hier le skipper de « Foncia » qui a évoqué son arme secrète, une trinquette en « cuben fiber ». D’après ses calculs, le « professeur » pensait y être la nuit dernière, « entre 1 h 30 et 2 h du matin, heure française ». Desjoyeaux a soigné son approche du Horn, prenant bien soin de laisser les glaces à distance respectable. « Dans quatre ans, il faudra sortir les roulettes et demander aux Boliviens de creuser un canal pour nous laisser passer ». Environ cinq heures après lui, Roland Jourdain devait enrouler, à son tour, ce bout de terre chilien. Pour son plus grand bonheur : « Ce sera un énorme soulagement d’en finir avec le Sud ».
Pas comme en 2001
Le skipper de « Veolia » est prêt à se battre jusqu’au bout avec un Desjoyeaux qui le nargue dans son viseur : « Ça fait 20 jours qu’il nous gonfle le Michel devant (rires) ! » Il y a huit ans, le « roi du solo » était déjà passé le premier au Horn après 62 jours de mer (ndlr : aujourd’hui, il en sera à son 57 e jour) nanti d’une belle avance de 650 milles sur MacArthur et bien plus encore sur Jourdain qui avait dû s’arrêter pour réparer son chariot de grand-voile. A l’arrivée, Desjoyeaux s’était imposé devant MacArthur, Jourdain finissant 3 e . Mais, cette fois, la donne est différente. Dame Ellen n’est plus là et Bilou n’ira pas « faire du camping après le Horn ».
14 Tresco à parcourir
A plus de 700 milles du duo de tête, Armel Le Cléac’h a également hâte de sortir du Pacifique. Depuis qu’il est entré dans les mers du Sud, le skipper de « Brit Air » a mis la régate entre parenthèses. Il espère franchir le Horn dans la nuit du 6 au 7. « Donc, il me reste 14 Tresco à parcourir pour y arriver. Le Tresco, c’est une course dont la première étape, entre Morlaix et Guernesey, fait 70 milles. C’est comme ça que je compte ». Autant, Le Cam devrait connaître un passage de Horn assez calme, autant le duo Riou - Le Cléac’h risque d’affronter, deux jours plus tard, une mer très grosse soulevée par des vents de 40 nœuds ! Le cap Dur n’aura jamais aussi bien porté son nom.
Michel Desjoyeaux. 05/01/2009